« Nous voulons intégrer la dimension de l’égalité des genres dans nos projets en tenant mieux compte du contexte sociétal. » 

Divider text here
5 questions à Marleen Bosmans
Experte Genre & Droits de l’homme

Partager

Vous travaillez aujourd’hui à une nouvelle manière d’intégrer les objectifs de réduction des inégalités de genre dans les projets menés par Enabel. Pourquoi cette nouvelle orientation ?

L’idée, aujourd’hui, est d’aller au-delà d’une approche transversale. Il ne faut pas seulement que cet objectif se retrouve en filigrane dans l’ensemble de nos projets. Nous voulons qu’il soit réellement au cœur de notre ADN, que tous nos collègues, que ce soit ici au siège d’Enabel ou sur le terrain dans les pays partenaires, l’intègrent dans leur réflexion au sujet des programmes qu’ils gèrent. Cette nouvelle stratégie, que nous lancerons officiellement en janvier prochain, prévoit que le responsable de la politique de genre fonctionne plutôt comme un coach. Son rôle sera d’inspirer, de motiver et de donner des défis à ses collègues, afin que la dimension d’égalité des genres devienne une évidence dans chaque projet. 

Dans le passé, nous avons déjà obtenu de bons résultats, mais ils n’ont pas été suffisamment valorisés. D’autre part, beaucoup considèrent aussi que l’approche actuelle de la politique de genre reste trop théorique et trop abstraite. Nous voulons donc rendre nos actions plus visibles et nos résultats plus concrets. Pour y parvenir, je pense qu’il est important de mettre l’accent sur l’analyse du contexte socioculturel de nos interventions. 
 ©Enabel/Tim Dirven - Niger
Vous plaidez pour une approche graduelle et centrée sur la réalité dans les pays partenaires. Que voulez-vous dire par là ?

À mon sens, la question de l’égalité des femmes, ou de l’éducation des jeunes filles, nécessite une approche à long terme, centrée sur la réalité socioculturelle de la région où nous intervenons et sur la manière dont se structurent la famille nucléaire et la famille élargie. La question du long terme peut paraître évidente, mais je pense qu’il est vraiment nécessaire de le rappeler. L’approche a été très graduelle chez nous, elle le sera aussi dans les pays partenaires. Je pense qu’il serait même contreproductif d’espérer le contraire.
« La question de l’égalité des femmes nécessite une approche à long terme, centrée sur la réalité socioculturelle de la région et sur la manière dont se structurent la famille nucléaire, la famille élargie et la communauté. »
Et qu’en est-il de la réalité dans les pays partenaires ? 

Intégrer le contexte dans lequel nous agissons est crucial pour assurer le succès de la dimension des droits des femmes de nos projets. Prenons un exemple : promouvoir l’accès des femmes au marché du travail ne dépend pas uniquement de la création de d’emplois, pour plusieurs raisons.

Pour commencer, les stéréotypes ont la vie dure, y compris au sein des autorités locales : beaucoup considèrent que le rôle d’épouse et de mère doit passer au premier plan. Délicat, dans ce contexte, de leur parler d’égalité homme-femme. Par ailleurs, dans beaucoup de régions où nous intervenons, la sécurité sociale n’est pas ou peu prise en charge par les autorités. C’est la famille, la famille élargie et la communauté qui jouent le rôle de filet de sécurité sociale. Il est donc beaucoup plus difficile pour une femme d’y vivre de manière indépendante, car le stigma social associé à cette prise d’indépendance peut la couper de ce filet social indispensable.
 
Et donc, l’approche des droits des femmes doit tenir compte de la communauté. C’est particulièrement important dans les cultures où les intérêts de la communauté priment sur ceux de ses membres. Chaque changement va entraîner des frictions avec la situation existante, et nous devons en tenir compte pour privilégier les actions qui vont entraîner des changements tout en minimisant ces frictions. 
 ©Enabel/Jullie Claassens - RD Congo
Pourriez-vous donner un exemple concret de ce genre d’approche ?

Nous commençons à travailler de cette manière en République démocratique du Congo (RDC), dans le cadre d’un programme de lutte contre les violences sexuelles et d’aide psychosociale aux victimes. La prise en charge psychosociale des victimes y suivait les lignes directrices édictées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Mais nous avons constaté que les protocoles de prise en charge sont peu adaptés au contexte socioculturel dans lequel vivent ces personnes. Et que ces procédures conviennent encore moins aux besoins spécifiques des enfants et des adolescents, alors que la majorité des personnes qui se déclarent victimes sont âgées de moins de 16 ans. 

Nous avons donc lancé une recherche multidisciplinaire avec des psychologues, des anthropologues, des policiers, des médecins, des assistants sociaux, tant belges que congolais. L’idée est de comprendre qui a de l’influence sur la femme victime de viol : son mari, sa propre famille, sa belle-famille ? Qui faut-il impliquer pour aider les femmes victimes de viol à venir demander de l’aide ? Et pour les jeunes filles, qui devons-nous approcher : les parents, ou bien les oncles et les tantes ? 

Cette approche peut aussi porter ses fruits en matière de programmes de soins de santé. Aller à l’hôpital, c’est une grosse dépense pour une famille. Dans certains pays, c’est le mari qui décidera si sa femme peut aller à l’hôpital. Dans beaucoup d’autres, c’est une décision qui appartient à la belle-mère. Et donc, dans ces cultures-là, les politiques de santé qui visent les femmes doivent forcément impliquer la belle-famille. 
 ©Enabel/Tim Dirven - Niger
Mais pensez-vous que les mentalités peuvent réellement changer suite à une intervention ? 

Bien sûr! Je vais d’ailleurs vous donner un exemple vécu. Notre centre « Trade for Development » travaillait notamment avec deux coopératives productrices de café dans la région du Kivu du Sud, en RDC. Il y a eu de nombreux viols de masse dans cette région. Nous avons pu débloquer des fonds — pas grand-)chose, environ deux fois 20.000 euros — pour qu’une ONG locale puisse sensibiliser les dirigeants de la coopérative, contacter les femmes et les aider si nécessaire. Cela a permis, même de nombreuses années après les faits, d’aider pour la première fois quelques centaines de femmes de tous âges, qui ont été violées — souvent à plusieurs reprises.

Quelques mois plus tard, j’ai participé là-bas à une réunion avec les membres de la coopérative, les autorités et les chefs traditionnels. À un moment, un caféiculteur plus âgé s’est levé pour prendre la parole. Il s’est adressé à moi et m’a dit : « Madame, je veux vous demander une faveur. Grâce à vous, j’ai appris qu’une femme a aussi des droits. » Il regardait autour de lui en parlant. « J’ai appris qu’elle peut parler en public. Et j’ai appris qu’une femme peut penser, avoir une activité économique et réussir. » Puis il s’est retourné vers moi : « Madame, je voulais vous demander si tous les hommes dans ma communauté peuvent aussi apprendre cela. Car c’est important. C’est important que nos femmes puissent participer et nous aider, parce que nous sommes pauvres et que nous avons besoin d’argent. »

Pour moi, c’est la plus belle preuve qu’il est important que les femmes et les hommes connaissent leurs droits, et qu’il est possible de changer les mentalités en douceur. 

Découvrez d'autres stories

Au Niger, le grand défi est de rendre l’éducation inclusive, au vu des inégalités de genre entre filles et garçons. Le projet pilote Sarraounia tente une nouvelle approche : la sensibilisation relationnelle.
Derrière le nouveau nom d’Enabel se profile une profonde mutation dans la nature des projets de développement. Une tendance mondiale, que décrypte avec nous Jean Van Wetter, nouveau Directeur général d’Enabel.
Quoi de neuf dans la troisième édition du Programme Junior ? Une contribution active aux Objectifs de développement durable, une offre d’Experts Juniors plus ciblée et un investissement dans la promotion de réseaux et de partenariats.

RESTEZ INFORMÉ

Divider text here
Suivez nos actions ainsi que les dernières tendances 
en matière de coopération au développement.