Sarraounia : Une méthode de sensibilisation relationnelle pour maintenir les jeunes filles à l’école

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Cinq questions à Harouna Balkissa Brah
Responsable du Projet Sarraounia

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Dans quel contexte intervient le Projet Sarraounia ?

La scolarisation des jeunes filles au Niger n’est pas optimale, surtout dans les zones rurales. Le grand défi est de rendre l’éducation inclusive, tout particulièrement dans l’enseignement secondaire, un des cycles où persistent des inégalités de genre entre filles et garçons, et ce, aussi bien dans l’accès que dans l’achèvement des études. En 2015, le taux de scolarisation au premier cycle du secondaire était de 30 % pour les filles contre 40 % pour les garçons. La même année, le taux d’achèvement du premier cycle était de 16 % chez les filles et de 
22 % chez les garçons.

Les facteurs d’abandon scolaire des filles sont multiples. L’environnement scolaire est caractérisé par un manque d’infrastructures et d’équipements. Dans la plupart des collèges ruraux, les élèves sont assis par terre et ne disposent pas de latrines. De plus, les normes sociales privilégient souvent le mariage de la jeune fille au détriment de la réussite scolaire. Enfin, un facteur, dont on ne parle que rarement, est lié à la dégradation de la qualité du système éducatif. Beaucoup de filles sont motivées, elles veulent réussir leurs études, mais la majorité d’entre elles encourent le risque d’être exclues du système en raison de la faiblesse de leurs résultats. Quand une fille est exclue, la seule alternative qui lui reste, c’est le mariage.

L’élaboration par le gouvernement nigérien d’une Stratégie pour accélérer la scolarisation des filles constitue une réelle avancée : il y a au moins une reconnaissance officielle de la nécessité de lutter contre les stéréotypes de genre, ancrés dans une société nigérienne fortement patriarcale, à travers la recherche de pistes de solutions nouvelles. Dans un tel contexte, il était on ne peut plus légitime pour nous de tester une nouvelle approche méthodologique pour réduire les inégalités scolaires entre filles et garçons au sein de nos communautés rurales cibles. . 
Comment convaincre les parents de l’intérêt d’envoyer leur fille à l’école ?

Les plus grandes résistances à un changement social se manifestent principalement au niveau de la sphère privée, au sein même des familles. Afin de gagner la confiance des communautés et de nouer une relation privilégiée avec les parents d’élèves notamment, nous avons dès le départ privilégié un suivi de proximité. Nous travaillons avec des ONG locales qui ont affecté une animatrice dans chaque village d’intervention. Elles s’y rendent toutes les deux semaines et organisent des séances de discussion avec les mères, les pères, les professeurs, les filles et les garçons.

En ce qui concerne les outils de sensibilisation, nous ne nous limitons pas aux dialogues inclusifs avec toutes les parties prenantes au sein des communautés. Nous privilégions aussi des pratiques de sensibilisation novatrices dans le contexte. Les communautés rurales sont sensibles aux actions concrètes. Il est donc important de leur démontrer les bénéfices tangibles de la scolarisation. 

En septembre 2017, nous avons, par exemple, organisé un voyage d’étude au Bénin pour les meilleures élèves de nos collèges d’intervention. Ces filles, qui excellent dans leurs études, constituent une exception. Leur offrir cette récompense, c’est quelque chose d’inédit et d’inimaginable dans le milieu rural. Ce genre d’actions suscite plus l’intérêt des parents qui sont encore réticents vis-à-vis de la scolarisation des filles.
« Nous avons créé un cercle vertueux de communication pour un changement social au niveau local. Chaque individu a désormais l’opportunité d’être un maillon dans une chaîne de sensibilisation citoyenne sur la scolarisation de la jeune fille. »
En quoi la méthode de travail du projet Sarraounia est-elle innovante ? 

Jusqu’à présent, les projets de scolarisation des filles au Niger ont adopté une vision technocratique des inégalités de genre, ce qui ne facilite pas l’appropriation d’un tel concept par les acteurs locaux. C’est pourquoi nous avons préféré l’expérimentation d’une nouvelle approche méthodologique, plus pragmatique dans ce contexte marqué par une dénégation manifeste de la problématique même des inégalités scolaires, dont les filles sont les principales victimes : « la sensibilisation relationnelle sur la scolarisation de la jeune fille ». 

Pour une intervention pilote comme le projet Sarraounia, l’innovation est une priorité stratégique. L’enjeu véritable de cette expérimentation est double. D’une part, amener les acteurs locaux à prendre conscience que la scolarisation des filles est une problématique sociale réelle à laquelle il est nécessaire de trouver des solutions locales adaptées à leurs propres réalités.

D’autre part, motiver les acteurs locaux à s’engager eux-mêmes volontairement dans les efforts de plaidoyer collectif en faveur de cette transformation sociale souhaitable. À cette fin, nous avons mis en place des activités novatrices au Niger, telles que des séances de théâtre participatif sur des thématiques sensibles comme le poids des tâches ménagères ou le mariage précoce. 

Nous avons aussi commencé à organiser des journées d’éveil. Il s’agit de visites d’immersion de trois jours que nous effectuons dans chaque communauté et durant lesquelles des activités récréatives, sportives ou culturelles sont organisées. Le projet Sarraounia a, par exemple, mis sur pied un échange scolaire entre les élèves de 3e du collège rural de Tombo Kasso et d’un collège privé de Niamey. Au-delà des liens tissés entre des élèves originaires de classes sociales différentes, ces journées ont permis aux élèves filles, qui ont commencé l’apprentissage du hand-ball cette année, de jouer un match avec les élèves de la capitale.

À travers cette méthode, nous avons contribué à créer un cercle vertueux de communication pour un changement social au niveau local. Chaque individu a désormais l’opportunité d’être bénévolement un maillon dans une chaîne de sensibilisation citoyenne sur la scolarisation de la jeune fille. C’est une méthodologie cohérente avec un des principes clés de la Coopération belge, à savoir le soutien aux dynamiques locales dans des interventions, qui privilégient les approches de développement endogènes.
Qui sont ces maillons de la chaîne de sensibilisation citoyenne ?

Le projet met en valeur des modèles positifs ; ce sont des familles pionnières qui ont démontré très tôt leur engagement en faveur de la scolarisation des jeunes filles, et ce, aussi bien dans leurs foyers qu’au niveau de la sphère publique. Malgré une forte pression sociale, ces familles exceptionnelles, largement minoritaires dans leurs milieux, valorisent davantage les études pour leurs filles plutôt que le mariage précoce. Leur exemple peut s’avérer motivant pour les autres membres de la communauté toujours réticents à changer d’attitude ou de comportement.

À cet égard, il est primordial d’identifier et de valoriser également les leaders progressistes, les individus les plus écoutés et respectés au sein des communautés, comme les leaders religieux ou les leaders traditionnels. Ainsi, dans le cadre de la première édition de la compétition Sarraounia, un imam a été récompensé par le prix du leader religieux le plus engagé en faveur de la scolarisation des jeunes filles, après qu’il a remis la dot de sa fille admise au brevet d’étude du premier cycle du second degré (BEPC) pour lui permettre de poursuivre ses études au lycée.
Qu’est-ce que la plateforme Girls Not Brides et le Global Meeting organisé par celle-ci ?

La plateforme « Girls Not Brides » (Filles, pas épouses) est un partenariat mondial d’organisations déterminées à mettre fin au mariage des enfants dans le monde. Le projet Sarraounia est devenu membre de la plateforme en 2017.

Une rencontre internationale est organisée en juin 2018 en Malaisie. Notre participation représente une opportunité de réseautage, d’échanges d’expériences et de bonnes pratiques avec les organisations membres en provenance d’autres pays ou régions qui ont des réalités similaires à celles du Niger. Le Nigéria, par exemple, subit également les offensives d’associations religieuses réfractaires à un changement des normes sociales favorables au mariage précoce. Pour un projet comme Sarraounia, qui est en train d’expérimenter des approches novatrices, cela constitue sans nul doute aussi une occasion d’accroître la visibilité de l’intervention à une échelle internationale.

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