Cinq questions à Toon Driesen | Enabel - Agence belge de développement

"Dans l’innovation, le plus important est le chemin entre l’idée et sa concrétisation"

Cinq questions à Toon Driesen
Lead du groupe de travail “Innovation”

L’innovation peut prendre un grand nombre de formes. Comment la définiriez-vous?

Chez Enabel, nous considérons qu’une innovation doit répondre à quatre critères pour bénéficier de notre soutien:

  1. Elle doit être pertinente, dans le sens où elle répond à des défis locaux. Des problèmes vécus par la communauté locale, et auxquels il n’y a pour le moment pas de solution satisfaisante ou abordable.
  2. Elle doit être techniquement faisable. Nous voulons que l’innovation apporte une réponse concrète et immédiate aux problèmes qu’elle résout, pas dans un futur distant et hypothétique.
  3. Elle doit être réaliste, tant d’un point de vue financier que d’un point de vue social. Ce qui veut dire qu’elle doit non seulement être abordable pour le groupe cible qu’elle vise, mais qu’elle doit aussi y être socialement adaptée. Cela ne sert à rien de développer un produit ou un service si les freins à son utilisation sont trop forts. Quant à la durabilité financière, elle est le seul moyen d’assurer la pérennité de la solution. Sinon, l’initiative s’arrêtera dès que les sources de financement seront taries.
  4. Il faut qu’elle soit en ligne avec les valeurs d’Enabel, en particulier l’inclusivité et la durabilité. Nous nous montrons particulièrement attentifs au dernier aspect, car le respect de nos valeurs est le fondement de toutes nos actions.

Par ailleurs, de manière générale, il faut bien comprendre l’innovation ne s’arrête pas à la génération d’idées. Le plus important, c’est le chemin à parcourir pour convertir ces idées en solutions concrètes et viables. Il faut tester, apprendre, retester, abandonner certaines pistes. Et ensuite, faire passer à plus grande échelle les solutions et les pratiques qui fonctionnent sur le terrain.
"La cocréation avec tous les partenaires impliqués donnera les meilleurs résultats"
Pourriez-vous donner des exemples d’innovations dans cet esprit?

En République Démocratique du Congo, par exemple, nous soutenons des entreprises locales dans la conception et la commercialisation de serviettes hygiéniques réutilisables. L’idée vient d’une constatation: à l’école, les jeunes filles ont rarement les moyens d’acheter les serviettes hygiéniques classiques. Elles ont recours à des solutions “maison”. Souvent, ces solutions ne sont pas hygiéniques et peuvent causer des problèmes de santé. Mais ne pas utiliser de serviette du tout n’est pas non plus possible, puisque ces jeunes filles ressentent alors de la honte et s’absentent de l’école pendant leurs règles.

Nous avons donc stimulé la recherche d’une solution durable pour rendre les serviettes accessibles. L’idée est de créer des serviettes réutilisables basées sur des matériaux locaux comme le tissu en fibre de bambou. Nous avons travaillé avec les entreprises productrices locales, et testé et adapté le produit avant de lancer la production à plus grande échelle.

Présentation de modèles de serviettes hygiéniques réutilisables en RDC

En Ouganda, le coût d’opportunité de suivre une longue formation est très élevé. Il y a la distance au domicile, mais aussi la longueur, qui peut faire que la valeur de cette formation sur le marché du travail change. Nous avons aidé à y lancer les “instant trainings”. Ce sont des formations d’une durée de 10 à 100 heures centrées sur des besoins du marché: construction de ruches, cordonnerie, boulangerie. Ce sont des formations axées sur l’acquisition de techniques. À l’issue de la formation, les étudiants reçoivent des “start-up kits” en nature pour démarrer leur business.

À Gaza en Palestine, nous aidons à la création de jobs dans l’économie circulaire. Nous avons mené des études sur les opportunités dans les secteurs industriels de l’économie locale. Sur cette base, nous allons organiser des hackatons et sélectionner les meilleures idées proposées par des jeunes innovateurs. Ces jeunes bénéficieront d’un accompagnement au lancement, avec le soutien des experts en économie circulaire de VITO, une institution de recherche flamande. L’idée est de faire profiter les jeunes de Gaza de leur expérience de coaching des start-ups à StartIT, l’incubateur de KBC à Bruxelles.

Au Bénin, nous avons lancé InnoValorana, un “innovation challenge” sur le thème : comment valoriser les déchets et sous-produits de la filière ananas, par exemple les déchets de la fabrication de jus. De jeunes innovateurs et innovatrices béninois ont proposé des idées très créatives : fabriquer de la poudre d’ananas à partir de la pulpe et du cœur de l’ananas, qui est riche en enzymes, utiliser les drêches pour fabriquer des biscuits, cultiver des champignons sur les déchets, ou les utiliser pour en faire des aliments pour bétail ou du compost. Un jury a sélectionné les meilleures idées, qui bénéficieront d’un soutien technique et financier pour affiner le business model, créer un premier prototype ou “Proof of Concept” (POC) et mettre ça en pratique.

Photo 1 : Alison John fabrique des ruches dans le camp de réfugiés d'Imvepi, en Ouganda.
Photo 2 : Participants au « Go Green Hackaton » à Gaza, Palestine.
Photo 3 : Lauréats du concours « Inno-Valorana » au Bénin

Enabel a créé le programme Wehubit. En quoi consiste-t-il est pourquoi est-il aujourd’hui au cœur de l’ADN d’Enabel?

WehubIt est un programme unique en son genre. Il est vraiment centré sur le scaling up de l’innnovation, c’est-à-dire la concrétisation de ces solutions innovantes : lancer des produits et des services concrets sur la base d’un PoC, les adapter suite aux réactions et aux expériences des utilisateurs, et enfin étendre la portée des solutions innovantes. Notre rôle est de faciliter le processus de mise à l’échelle en mitigeant les risques qui y sont liés. Enabel est une des rares institutions actives dans le développement à avoir lancé un tel programme.

Pourquoi le scaling up est-il un tel challenge?

Ici en Belgique, l’innovation est considérée comme un phénomène largement positif: les avantages potentiels de l’innovation l’emportent sur les risques. Ce n’est pas toujours le cas dans des économies plus fragiles. Les ressources y sont plus rares, le contexte moins prévisible, et il y a moins de filets de sécurité officiels en cas d’échec. La vision de l’innovation est donc beaucoup plus centrée sur les risques. Même si ces conditions difficiles peuvent parfois jouer un rôle de stimulant, puisque les gens cherchent des solutions peu coûteuses, robustes et réellement adaptées aux situations locales — ce qu’on appelle les “innovations frugales”.

Dans la démarche d’innovation, les risques les plus importants se concentrent à l’étape du scaling up, lorsqu’on travaille à concrétiser l’idée à plus grande échelle. Non seulement cette étape est risquée, mais elle requiert aussi plus d’investissements. Voilà pourquoi nous avons décidé de concentrer nos efforts sur cette partie.

Le programme WehubIt a-t-il déjà des succès à son actif?

L’équipe Wehubit soutient une vingtaine de projets dans 12 pays partenaires. Au Sénégal, par exemple, nous accompagnons un projet de radio interactive. Les émissions sont consacrées aux pratiques agricoles, et les paysans peuvent appeler pour donner leur feed-back ou poser des questions. Il y a un programme d’utilisation de l’intelligence artificielle et du machine learning à Zanzibar pour améliorer les soins aux femmes enceintes. Ce projet est mené directement par une ONG internationale, en collaboration avec les hôpitaux et 2000 agents de santé locaux et le ministère de la Santé.

Une autre facette de notre vision de l’innovation: c’est la cocréation avec tous les partenaires impliqués qui donnera les meilleurs résultats.


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© photos: Enabel

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