“Beaucoup de jeunes en Afrique ont l’envie d’entreprendre”

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Cinq questions à Elisabetta Demartis
Experte Digitalisation au Sénégal

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Vous êtes experte en digitalisation au sein du pôle D4D — Digital for Development — d’Enabel. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste ce rôle?

La création du pôle D4D correspond à une volonté d’Enabel d’utiliser les outils numériques pour soutenir les projets menés dans les pays partenaires. Il ne s’agit bien sûr pas de “coller” une couche de numérique sur les projets en cours, mais bien de mener une réflexion sur ce qu’il est possible de faire en tenant compte du contexte local, avec un coût maîtrisé, et dans une optique de long terme. 

Mon rôle est justement d’intervenir en appui des différents projets menés par Enabel pour identifier et mettre en œuvre des solutions qui correspondent à ces critères. Attention: ces solutions ne sont pas nécessairement neuves. Nous ne voulons pas réinventer la roue, mais mettre en place des solutions simples, qui ont fait leurs preuves, et qui ont une réelle utilité. 

Par exemple, dans certains pays, il y a des solutions simples qui permettent aux agriculteurs de connaître le prix sur le marché des produits qu’ils cultivent. De cette manière, ils sont mieux armés pour négocier un prix raisonnable avec les intermédiaires qui viennent acheter leur récolte. Naturellement, on parle ici de gens qui vivent à la campagne, sans télévision ni internet, donc créer un site web ou une app pour smartphone n’a aucun sens. Les systèmes mis en place privilégient donc des applications basées sur la technologie SMS. 
"Beaucoup de jeunes ont cette envie de contribuer à résoudre des problèmes de la société, et qu’ils rêvent d’entreprendre de transformer cette volonté en opportunité de trouver leur place dans la société en créant leur boîte."
Vous intervenez actuellement en soutien d’un projet de coopération entre Enabel et le gouvernement sénégalais. Quel en est le contexte?

Ce projet comporte trois volets principaux: la mise en place d’un agropôle - un pôle industriel pour l’agroalimentaire - dans la région de Sine Saloum, un appui à l’accès aux soins de santé de qualité pour les femmes, les enfants et les adolescents, et enfin un renforcement de la formation des jeunes, surtout en matière d’entrepreneuriat. 

Le développement de l’agropôle s’intègre dans la stratégie générale du plan “Sénégal émergent” créé par le gouvernement sénégalais, qui ambitionne de créer trois pôles industriels dans différentes régions du pays. Enabel a choisi de s’insérer dans le soutien à l’industrialisation agricole dans le Sine Saloum. C’est une région avec beaucoup de potentiel, mais très peu d’écosystèmes entrepreneuriaux pour valoriser les ressources locales. L’objectif est de créer une zone industrielle centrée sur la transformation, afin d’attirer des entreprises locales, nationales ou internationales et de la main-d’œuvre, et de permettre aux agriculteurs de trouver des opportunités pour transformer et commercialiser leurs produits sur place. 

Ce pôle industriel se double de deux programmes d’incubation, afin d’aider les jeunes entreprises en leur offrant formation, conseil et financement. Le premier programme est centré sur l’économie verte. Il s’agit notamment de multiplier les possibilités de valorisation des déchets, mais également d’explorer le potentiel des économies autour du fleuve Saloum, et en aval, de l’océan. Nous voulons stimuler une réflexion sur la collecte et la transformation de produits halieutiques en plus des produits agricoles traditionnels. 

Quant au deuxième programme, il concerne l’innovation numérique et la création d’une formation en codage. Pour le moment, la région du Sine Saloum ne dispose pas d’écosystèmes d’innovation, car ils sont plutôt concentrés autour de Dakar, la capitale. L’idée est de contribuer au développement d’une expertise locale qui puisse alimenter et soutenir les initiatives entrepreneuriales mises en place autour de l’agropôle et, plus largement, dans la région.  


Vous venez de séjourner en Belgique pour rencontrer une série d’acteurs inspirants. Que retenez-vous de cette visite?

Après une semaine intensive de rencontres avec des acteurs publics et privés, je vous avoue que j’ai un peu la tête qui tourne. Mais je suis ravie de cette opportunité, car elle a nourri mes réflexions sur les actions à entreprendre au Sénégal. J’ai été particulièrement frappée, par exemple, de l’implication des pouvoirs publics dans le soutien à l’écosystème numérique et entrepreneurial en Belgique. 

La région bruxelloise, par exemple, a été très impliquée dans le développement d’une série d’incubateurs sur son territoire. C’est à mon sens un des problèmes majeurs en Afrique: les pouvoirs publics n’investissent pas souvent dans ce genre de soutien, et du coup c’est souvent l’aide au développement qui assure ce rôle, voir le secteur privé. Ce n’est pas idéal, car cela implique moins de sécurité de financement et moins de vision à long terme. 

De mes entretiens, je retiens aussi l’importance des partenariats entre le secteur public et le secteur privé pour créer ensemble des pôles technologiques et entrepreneuriaux. De manière plus générale, je constate aussi qu’il y a énormément de contacts entre les centres de recherche et le monde de l’entrepreneuriat, bien plus que dans certains autres pays européens. Or, construire des ponts entre les chercheurs et les entrepreneurs est essentiel pour que les produits développés dans les laboratoires puissent trouver leur chemin vers le marché.  
Justement, quels sont les défis liés à la promotion de l’entrepreneuriat numérique en Afrique de l’Ouest?

Je travaille en Afrique de l’Ouest depuis 2013, toujours dans des projets liés au développement et à l’accompagnement des jeunes à l’entrepreneuriat agricole. J’ai pu constater au fil de mes expériences que beaucoup de jeunes ont cette envie de contribuer à résoudre des problèmes de la société, et qu’ils rêvent d’entreprendre de transformer cette volonté en opportunité de trouver leur place dans la société en créant leur boîte.

Mais ce potentiel a du mal à trouver sa place. Un des défis est le manque de soutien du secteur public. Même si la législation de certains pays africains permet aujourd’hui de créer rapidement une entreprise, il y a peu de politiques d’aide aux jeunes entreprises, par exemple par des financements et des réductions de charges fiscales ou sociales. 

Mais surtout, il y a un manque cruel d’accompagnement focalisé sur le marché. Les programmes existants sont centrés sur le renforcement des capacités, sur la confiance en soi, sur la création d’un business plan, mais tout cela reste très théorique. Il faut plus d’initiatives pour aider les entrepreneurs à chercher des débouchés pour leurs produits ou leurs services. Car ce manque de soutien fait que peu de startups arrivent à pérenniser leur modèle: elles arrivent à peine à couvrir leurs coûts de fonctionnement, et survivent grâce aux financements venus des programmes de coopération au développement et d’autres acteurs similaires. Avec comme conséquence paradoxale que la startup se concentre plus sur la recherche de financement que sur la consolidation de son business.

Le plus grand défi est de changer cela. C’est un défi d’autant plus grand que le pouvoir d’achat local est faible, ce qui rend évidemment plus difficile de convaincre les populations locales d’acheter les produits. D’où la nécessité d’une réflexion approfondie sur les business modèles. 


Que pourrait faire Enabel pour intervenir sur ces problématiques?  

Enabel a une très bonne relation avec les acteurs des écosystèmes de l’innovation, et dispose d’une vraie expertise dans la mise en réseau. En Afrique, elle pourrait jouer un rôle important dans ce domaine, et notamment faire office d’intermédiaire entre le secteur privé et le secteur public pour favoriser le développement de collaborations. 

Trop souvent en Afrique, et c’est aussi le cas au Sénégal, le secteur public voit le secteur privé comme un concurrent pour les mêmes sources de revenus — les fonds de la coopération internationale. Cela amène parfois à la création par le secteur public de solutions pour lesquelles il existe déjà quelque chose dans le privé. Enabel pourrait servir d’intermédiaire et de facilitateur pour à la fois identifier les initiatives existantes et développer de nouveaux modèles de revenus basés sur la coopération entre le secteur public et le secteur privé.  
© pictures: Enabel

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