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20 février 2026
« Choisir le Programme Junior, c’est choisir l’inconnu »
Entretien avec Apolline Majerus – Experte Junior en Guinée pour Trias
Depuis octobre 2024, Apolline travaille comme responsable de la communication pour Trias en Guinée. Elle a étudié le journalisme et les sciences politiques et avec une spécialisation en relations internationales. Après plusieurs stages, son emploi dans le cadre du Programme Junior a été sa première véritable expérience professionnelle. « Je n’avais jamais eu de contrat, mais j’avais effectué plusieurs stages dans différents endroits. Pour moi, c’était donc une occasion en or que je voulais saisir à deux mains. »
Pour Apolline, l’expérience avec le Programme Junior était exactement ce qu’elle recherchait : « Je voulais acquérir une expérience professionnelle dans le domaine de la communication à l’étranger, de préférence en Afrique de l’Ouest, mais je ne connaissais pas grand-chose de la Guinée. Quand j’ai appris que j’allais vivre et travailler à Kindia, une ville secondaire d’environ 150 000 habitants, mais avec beaucoup moins d’activités que ce que je connais en Belgique et où vivent peu d’expatriés, j’ai trouvé cela assez excitant de partir. Comme je m’engageais pour deux ans, c’était vraiment un grand saut dans l’inconnu.
À son arrivée en Guinée, Apolline atterrit en soirée dans la capitale Conakry, une ville animée et chaotique. Après quelques jours intenses consacrés à toute une série de rendez-vous et de rencontres avec Enabel et l’ambassade belge, elle poursuit son voyage vers Kindia. « Ce fut une bouffée d’air, la ville est entourée de collines verdoyantes, l’atmosphère est totalement différente de celle de Conakry ».
Et bien que le cadre verdoyant ait un effet apaisant sur Apolline, il lui faut tout de même un certain temps pour s’habituer. « Les infrastructures de la ville ne sont pas optimales, il faut adapter sa liste de courses à ce qui est disponible localement et j’ai rapidement compris que j’allais passer beaucoup de temps seule. Mais heureusement, il y a les collègues de Trias », dit-elle en souriant, « Ils et elles m’ont aidée à m’installer : les collègues m’ont montré le marché, m’ont expliqué comment les choses fonctionnent ici et m’ont familiarisée avec mon nouvel environnement. J’étais également invitée à leurs fêtes, mariages et sorties. C’est ainsi que j’ai rencontré d’autres personnes. J’ai donc très vite appris à me débrouiller seule et à être autonome dans mon nouvel environnement de vie. »

Un nouveau réseau social
Au début, sortir de l’isolement et être l’une des rares personnes blanches de la ville a été un véritable défi, mais Apolline reconnaît aujourd’hui que cela a été une valeur ajoutée : « J’ai été obligée de sortir de ma zone de confort et d’aller vers mes voisins. J’ai ainsi découvert que les contacts sont très spontanés, que tout le monde se salue dans la rue et qu’on discute beaucoup plus facilement avec les voisins, ce qui est très différent de Bruxelles par exemple, où j’ai étudiée.
Mais en tant que jeune femme blanche, tu ne passes pas inaperçue. C’est parfois un peu embêtant, mais la plupart du temps, c’est juste des salutations bien intentionnées, et on s’y habitue », dit-elle en souriant. Elle donne l’exemple des femmes du marché qui lui offrent des fruits gratuits pour « la Blanche qui vit ici ». Pour elle, c’est un signe qu’elle a été acceptée dans la communauté.
Petit à petit, elle rencontre également d’autres jeunes grâce à son travail et dans son quartier, et de belles amitiés se nouent. « Les codes sociaux sont différents, cela n’a donc pas été facile. Mais cette cordialité est réconfortante et mes soirées sont remplies de moments agréables passés ensemble, à danser et à discuter.”

Les personnes derrière les projets
En tant que responsable de la communication chez Trias, Apolline doit développer une stratégie de communication pour l’ONG, dans le but de donner plus de visibilité au travail de Trias et de ses partenaires. « Comme il n’y avait rien de concret encore vraiment, j’ai eu beaucoup de liberté pour tracer la voie à suivre, proposer des idées et les tester. Mon objectif est de faire connaître les projets et les résultats, de développer du matériel visuel, de mener des interviews et de décrire le vécu des gens.
Cela a permis à Apolline de voyager beaucoup au cours de l’année écoulée pour se rendre sur les différents projets et rencontrer des groupements de femmes et des coopératives agricoles. « C’est ce que je préfère : aller sur le terrain. J’apprécie ces journées où je discute avec des femmes qui transforment des produits agricoles ou avec de jeunes entrepreneurs et agriculteurs qui créent leur propre entreprise. Derrière tous ces projets se cachent des personnes aux parcours incroyables. Mon rôle est de faire entendre leur voix. »
Pour Apolline, ces déplacements et ces rencontres sont également une leçon d’humilité : “On arrive avec ses grandes idées, mais quand on voit la réalité, on comprend vite qu’on n’a pas toutes les réponses. Il faut d’abord écouter avant de faire des propositions. »

Le défi linguistique
La diversité linguistique du pays constitue un défi majeur. Bien que le français soit la langue de travail officielle, ce n’est pas toujours la langue la mieux maîtrisée dans la pratique. « De nombreux producteurs parlaient principalement le soussou, le pular ou le malinké. Je ne maîtrisais pas ces langues, j’étais donc très dépendante de mes collègues pour traduire. Je posais une question en français, mon collègue traduisait, la personne donnait une longue réponse en soussou… et j’obtenais une traduction très succincte en retour. J’avais toujours peur de passer à côté de détails importants. »
Au fil du temps, Apolline s’est adaptée, a appris quelques mots de base et a surtout développé une attitude d’écoute : « J’ai compris qu’il fallait prendre le temps: laisser les personnes s’exprimer dans leur propre langue, c’est une marque de respect. Ensuite, assurer une traduction soignée en aval et bien briefer les traducteurs, ce qui contribue également à une meilleure compréhension. Au final cela nous permet d’obtenir de meilleures informations, plus riches et plus pertinentes. »

Voir les choses dans une autre perspective
Apolline porte un regard très positif sur son séjour à Kindia. Le rythme quotidien est dicté par les coupures d’électricité ou la nécessité d’aller remplir ses bidons chez les voisins. Au début, cela peut être difficile à accepter, mais on s’y habitue. Cela apprend à relativiser les choses, à les remettre en perspective.
« Ce qui semblait impossible les premières semaines devient tout à fait normal au bout de quelques mois. On ne voit plus les choses de la même manière. Les problèmes quotidiens en Europe me semblent parfois dérisoires maintenant. Et on se sent aussi plus concerné par ce qui se passe ailleurs dans le monde. »
Après seulement un an, Apolline se sent changée, non seulement en tant que professionnelle, mais aussi en tant que personne. « Je me sens plus ouverte et tolérante, plus patiente et plus consciente de mes privilèges. Et j’ai surtout compris que dans la coopération internationale, ce ne sont pas votre CV ou vos idées qui comptent le plus, mais votre capacité à écouter, à inspirer confiance et à travailler avec les autres. »