13 mai 2026
À la rencontre de Terres Rouges et des personnes qui la font vivre
Pierre Seeger, Expert Junior chez Join For Water (2024 – 2025) au Benin
Je m’appelle Pierre Seeger, je suis Belge et bioingénieur de formation. J’ai passé deux ans au Bénin comme Junior Expert Enabel, où j’ai travaillé avec Join For Water sur des projets liés à l’eau et à l’agriculture. En dehors de mon travail j’ai passé un petit peu de temps avec une ONG Béninoise, une expérience intense, humaine et marquante, dont je vous partage ici un extraits.
Comme dans bien trop de grandes villes, on ne peut pas poser le pied à Cotonou (capitale économique du Bénin) sans être frappé par le nombre de personnes laissées pour compte. Mais ce qui bouleverse le plus, ici, c’est la présence massive d’enfants livrés à eux-mêmes. Partout, dans presque chaque rue, on croise ces visages trop jeunes déjà marqués par la vie : certains travaillent sur des chantiers de construction ou revendent de la ferraille, d’autres réparent des pneus au bord de la route, on les appelle ici les vulcanisateurs., Dd’autres encore vendent des cacahuètes, de l’eau ou de petits objets à la sauvette. Beaucoup mendient.
Certaines images resteront gravées. Je me souviendrai toujours quelques semaines après mon arrivée au Bénin : j’étais à une soirée sur la plage, dans une parcelle clôturée. Par curiosité, j’ai jeté un œil au-dessus des barrières. De l’autre côté, des enfants fouillaient dans les poubelles de la soirée. Cette scène m’a glacé le sang.
Puis les jours ont passé, et ces scènes se sont répétées. À force, on a tendance à s’y habituer. C’est cela qui m’a le plus effrayé : cette habitude de l’inacceptable, ce glissement insidieux vers l’indifférence. Or, il ne faut jamais oublier que rien de tout cela ne devrait être « normal ».
Touché par la pauvreté infantile, j’ai voulu comprendre. Aller au-delà de la simple compassion, souvent inutile, pour rencontrer ceux qui agissent concrètement et m’en inspirer. C’est ainsi que j’ai entendu parler de Terres Rouges Bénin, une organisation béninoise spécialisée dans l’accompagnement psychosocial des enfants des rues ou issus de familles brisées. Intrigué, j’ai voulu en savoir plus.
Quelques chiffres en bref
La situation des enfants au Bénin montre des progrès encourageants, mais il reste encore du chemin à parcourir. En effet, selon les données fournies par l’UNICEF, la mortalité infantile est en régression. Toutefois, d’autres indicateurs rappellent qu’il y a encore des défis à relever. Toujours d’après l’UNICEF, en 2018, seuls 48 % des enfants en âge de fréquenter l’école primaire achevaient effectivement leur cycle, et le taux d’alphabétisation des jeunes de 15 à 24 ans n’atteignait que 61 %.
Les données relatives au travail et aux violences faites aux enfants mettent également l’accent sur un contexte social particulièrement difficile. En 2022, près d’un enfant béninois sur cinq, soit 19 % des 5-17 ans, était engagé dans une forme de travail. Enfin, 88 % des enfants âgés de 1 à 14 ans déclarent avoir subi au moins une forme de punition physique ou d’agression psychologique de la part d’un adulte responsable (UNICEF, 2022).

Une structure pas comme les autres
À mon arrivée dans les bâtiments du centre résidentiel pour les plus jeunes de Terres Rouges Bénin, situés à Cadjehoun (quartier de Cotonou), j’ai été accueilli par des sourires un peu gênés, des rires d’enfants, et surtout par une équipe super motivée. Le directeur, Hermann Hessou Jesse, cofondateur de la structure, m’a parlé de la genèse du projet :
« Beaucoup d’associations donnaient à manger, offraient un toit ou une scolarisation, mais très peu s’attaquaient aux causes profondes de la rue. Nous, nous avons voulu travailler sur le plan psychosocial, sur les blessures invisibles. Sans cela, la réinsertion ne dure pas. »
Cette conviction est devenue la colonne vertébrale de Terres Rouges Bénin, ajouté à une approche double, à la fois curative et préventive. Curative, car elle offre un accueil, un encadrement éducatif et un accompagnement psychologique individualisé à des enfants. Préventive, parce qu’elle agit à la source, au sein même des familles et des communautés, pour éviter que d’autres enfants ne se retrouvent dans la rue. Comme me l’a expliqué Hermann, Terres Rouges Bénin ne cherche pas seulement à sauver des enfants, mais à réparer un tissu social déchiré :
« La pauvreté infantile n’est pas qu’une question d’argent. Elle naît de la dislocation familiale, de la disparition de la solidarité communautaire – ce que nous appelons ici le tiers communautaire. Autrefois, quand une famille était en difficulté, le voisin ou l’oncle reprenait l’enfant. Aujourd’hui, c’est la rue qui l’accueille. »
Des femmes et des hommes remarquables
Ce qui frappe à Terres Rouges Bénin, au-delà de sa mission, ce sont les personnes exceptionnelles qui la font vivre. Parmi ces nombreuses personnes j’ai eu la chance de pouvoir en interviewer trois ; Hermann Hessou Lesse, Juliette Da Silva et Eugène Dahoué.

Juliette Da Silva : la voix douce de l’éducation
Responsable du centre résidentiel, Juliette Da Silva travaille à Terres Rouges Bénin depuis plus de dix ans. Éducatrice spécialisée de formation, elle a rejoint l’organisation en 2013, d’abord comme stagiaire, avant de devenir animatrice-éducatrice, puis responsable du centre. Elle coordonne aujourd’hui l’accueil, l’encadrement et le suivi quotidien des enfants âgés de 4 à 12 ans : des garçons et des filles souvent marqués par des parcours de vie difficiles, parfois brisés, mais qui, grâce à l’attention patiente de son équipe, retrouvent peu à peu confiance.
« Ici, on ne juge pas. On écoute, on comprend, on reconstruit. L’enfant ne reste pas ici pour être protégé éternellement, mais pour être prêt à revenir dans sa famille, ou à vivre dignement dans la société. »
Sa vocation n’est pas le fruit du hasard. Depuis toujours, Juliette se sent à l’aise avec les enfants. Cette aisance s’est transformée en véritable engagement : celui d’accompagner les enfants laissés pour compte, ceux qu’on ne remarque pas, qu’on juge « différents » ou qui se murent dans le silence. Elle parle avec beaucoup de tendresse de ceux qu’elle appellent les « enfants silencieux » :« Ce sont souvent ceux qui paraissent les plus calmes qui ont le plus besoin d’attention. Ils ne réclament rien, mais leur regard dit tout. »
Quand je la vois évoluer au milieu des enfants, attentive et posée, elle me fait penser à Bagheera, dans Le Livre de la Jungle : douce mais ferme, protectrice sans étouffer, une gardienne vigilante. Juliette incarne cette même force tranquille, cette protectrice discrète qui veille sans bruit, mais dont la présence suffit à apaiser. Pour Juliette, Terres Rouges Bénin est bien plus qu’un centre d’accueil : c’est un espace de reconstruction où chaque enfant peut non seulement trouver une réponse à ses besoins vitaux – manger, dormir, se sentir en sécurité – mais surtout reconstruire des liens familiaux et sociaux. Elle voit le centre comme une étape transitoire, un lieu où l’enfant se repose, s’apaise, se réapproprie sa dignité avant de repartir vers la vie. « Notre mission n’est pas de garder les enfants ici, mais de leur redonner les clés pour avancer, de rétablir leur capacité à vivre dans un cadre stable, à retrouver une place dans la société. »
Dans sa vision, Terres Rouges Bénin conjugue exigence éducative et bienveillance. Juliette et son équipe travaillent aussi avec les familles, les enseignants, les voisins, afin de préparer un retour durable des enfants dans la communauté.
« Un enfant ne se reconstruit pas seul ; il faut aussi soigner son entourage. »
Juliette n’élude pas pour autant les défis. Elle souligne le besoin de renforcer le réseautage et la synergie entre les structures locales ou internationales engagées dans la protection de l’enfance : « Nous manquons encore de liens avec d’autres organisations qui partagent notre combat. Un meilleur travail de réseau nous permettrait d’échanger nos pratiques, d’avoir plus de visibilité et, peut-être, de bénéficier d’un soutien financier plus stable. »
Enfin, Juliette rêve d’un déploiement à plus grande échelle : « Les jeunes filles quittent souvent le centre trop vite. Il faudrait pouvoir les accompagner un peu plus longtemps, leur donner les armes nécessaires pour affronter la réalité de la société. »

Eugène Dahoué : l’homme qui redonne le goût du jeu
À Terres Rouges Bénin, certains visages dégagent instantanément une chaleur et une bienveillance naturelles. Celui d’Eugène Dahoué en est l’un des plus marquants. Éducateur spécialisé de formation, il a rejoint l’équipe en 2014 et, dix ans plus tard, il est devenu une figure incontournable du centre résidentiel, reconnu pour sa présence rassurante et sa capacité à rallumer, chez les enfants, cette étincelle de joie que la rue avait souvent éteinte.
« Quand ils arrivent ici, beaucoup ont oublié ce que c’est que jouer, rire ou simplement faire confiance à un adulte. Mon rôle, c’est de leur redonner ce droit-là. »
Avant d’entrer à Terre Rouge, Eugène a lui-même connu la perte et la précarité. Il a perdu ses parents très jeune, et cette blessure intime a forgé sa vocation. « Je sais ce que c’est que grandir sans repères. Alors, j’ai voulu faire pour d’autres ce que personne n’a pu faire pour moi. »
Son engagement n’est donc pas seulement professionnel, il est viscéral. Dans la cour du centre, Eugène rayonne. Il rit fort, plaisante avec les enfants, et semble toujours prêt à improviser une partie de foot ou un moment musical. Avec sa stature imposante, son regard doux et son rire franc, Eugène me fait penser à Baloo. Ce grand ours protecteur, à la fois joyeux et sage, qui veille sur Mowgli avec beaucoup de tendresse. Je retrouve chez lui la même bienveillance instinctive : cette capacité à faire rire, à apaiser, à protéger sans écraser. Comme Baloo, il apprend aux enfants à être forts et à rire sans renier leurs blessures, à redevenir simplement eux-mêmes.
« À travers le football, le théâtre, les jeux ou même un simple dessin, on reconstruit l’enfant de l’intérieur. Il retrouve confiance, il réapprend à être lui-même. » Pour Eugène, le jeu n’est pas anecdotique, c’est une véritable thérapie. Derrière chaque rire, chaque course, chaque moment d’insouciance, il y a un travail patient de réparation émotionnelle. Car ces enfants ont souvent connu la rue, la faim, la violence ou le rejet familial.
« Beaucoup ont grandi dans un monde sans bienveillance. Ici, ils découvrent que des adultes peuvent être là, sans rien attendre d’eux, juste pour leur bien. C’est ce regard différent qui guérit. » Mais son action ne s’arrête pas là. Eugène participe aussi aux missions de prévention et de médiation familiale menées par Terre Rouge. Il rencontre les parents, les écoute et les conseille.
« Souvent, les parents ne sont pas méchants. Ils reproduisent simplement ce qu’ils ont connu : la sévérité, l’autorité, la peur. Nous, on leur montre qu’on peut éduquer sans frapper. »
Par ce travail patient, il contribue à diffuser une nouvelle culture éducative, fondée sur la non-violence, l’écoute et le respect mutuel. « Quand un père qui avait rejeté son fils revient un jour au centre pour assister à sa remise de diplôme, c’est une victoire immense. C’est ça, la réinsertion : pas seulement un toit, mais une réconciliation. »
Pour Eugène, son plus grand salaire, c’est de voir les enfants rire, courir, ou simplement dormir paisiblement après des jours, semaines voir des mois d’errance. Il incarne à lui seul cette philosophie qui fait la force de Terres Rouges Bénin : une humanité simple, joyeuse et profondément ancrée dans le soin de l’autre. Comme Baloo, il n’a pas besoin de grands discours pour transmettre : son rire, sa main posée sur une épaule, sa présence suffisent à rappeler aux enfants qu’ils ont le droit, eux aussi, d’être aimés et de rêver.

Hermann Hessou Lesse : le bâtisseur de repères
Psychologue de formation, Hermann Hessou Lesse est le cofondateur et directeur de Terres Rouges Bénin. Sa vocation est née d’une histoire personnelle marquée par l’exil et les violences politiques vécues dans son enfance au Togo. Très tôt, il a compris combien l’enfant, souvent impuissant face aux décisions des adultes, avait besoin d’être entendu.
« On ne vient pas à ce métier par hasard. J’ai voulu bâtir un lieu où l’enfant retrouve une voix et une place. »
Depuis 2009, il façonne Terres Rouges Bénin autour d’une conviction forte : aucune réinsertion ne peut durer sans guérison intérieure. Sous sa direction, l’organisation s’est développée selon une approche unique : soigner les blessures psychologiques des enfants tout en reconstruisant les liens familiaux et sociaux. « La rue ne devrait pas remplacer la famille. Il faut réinventer ce tiers communautaire qui, autrefois, prenait soin des enfants en difficulté. »
Dans sa posture calme, réfléchie et exigeante, Hermann me rappelle Akéla, le chef de meute. Comme lui, il guide avec sagesse et fermeté, sans élever la voix, conscient que sa force réside moins dans l’autorité que dans l’exemple. Hermann n’est pas seulement un directeur, mais un donneur de sens, un guide visionnaire qui inspire son équipe par son humanité et sa rigueur.

Des histoires qui redonnent foi
Les « success stories » de Terres Rouges Bénin se comptent par dizaines, mais certaines restent gravées dans les mémoires.
Il y a Narcisse, un jeune homme qui, après avoir refusé toute formation, a choisi de rester dans la rue. Plutôt que de l’abandonner, l’équipe de sillonnage, les éducateurs qui sillonnent les rues pour garder le contact avec les enfants, a continué de le suivre. Deux ans plus tard, Narcisse avait économisé assez pour ouvrir une boutique au marché Dantokpa. Aujourd’hui, il est père de famille et autonome. Ou encore cette ancienne travailleuse du sexe dont nous tairons le nom, autrefois proxénète, devenue relais communautaire de Terres Rouges Bénin. Elle sensibilise désormais ses anciens pairs à ne plus accueillir de mineurs dans les ghettos.
Comprendre les causes de la pauvreté infantile : au-delà des chiffres
Pour les membres de Terres Rouges Bénin, la pauvreté des enfants au Bénin ne peut être réduite à la seule misère économique. Elle résulte d’un enchevêtrement de causes : dislocation familiale, remariages, pauvreté d’esprit, croyances en la sorcellerie, violences domestiques, migrations, urbanisation rapide. Autrefois, lorsqu’un enfant était rejeté ou abandonné, il pouvait encore compter sur le tiers communautaire, un réseau de solidarité traditionnelle où les voisins, les oncles, les anciens du village ou les chefs de quartier prenaient naturellement le relais pour le recueillir et le protéger. Aujourd’hui, ce lien s’est largement effrité. Dans bien des cas, la communauté ferme les yeux, et c’est désormais la rue qui accueille ces enfants.
Juliette résume :
« Beaucoup d’enfants sont accusés d’être sorciers, rejetés par leurs parents ou placés comme domestiques. D’autres sont tout simplement livrés à eux-mêmes, parce que leurs parents doivent survivre. »
Cette réalité, Terres Rouges Bénin la combat sur deux fronts : en soignant les blessures individuelles et en sensibilisant les familles à d’autres modèles éducatifs et en tentant de faire renaitre le tier communautaire. Eugène insiste : « Chez nous, on pense qu’éduquer un enfant, c’est le casser. Nous, on montre qu’on peut éduquer sans violence, avec écoute et patience. »

Un combat universel, au cœur des Objectifs de Développement Durable
Ce que Terres Rouges Bénin accomplit au Bénin résonne bien au-delà des frontières béninoises. Son action s’inscrit pleinement dans la dynamique internationale des Objectifs de Développement Durable (ODD), en particulier l’ODD 1 – Éradication de la pauvreté, mais aussi les ODD 3 (Bonne santé et bien-être), 4 (Éducation de qualité) et 16 (Paix, justice et institutions efficaces). En donnant aux enfants des rues une seconde chance, Terres Rouges Bénin agit sur les racines mêmes de la pauvreté : la marginalisation, la rupture du lien social et la perte de repères communautaires. Comme le souligne Hermann :
« Si nous voulons vraiment lutter contre la pauvreté, il faut restaurer la communauté. Les enfants ne doivent plus être perçus comme un fardeau, mais comme une responsabilité collective. »
Et moi, dans tout cela ?
À titre personnel, cette immersion m’a profondément marqué. En tant que bioingénieur, je travaille d’ordinaire sur des systèmes, des débits, des réseaux. Mais à Terres Rouges Bénin, j’ai rencontré l’essence même du développement humain : des femmes et des hommes qui, jour après jour, reconstruisent des vies avec beaucoup de patience et de douceur. Ce sont des héros discrets, sans projecteurs ni subventions massives, mais dont l’impact est énorme.
« Ces rencontres m’ont rappelé que le développement durable ne se mesure pas uniquement en infrastructures tangibles, mais aussi en relations humaines. »
Pour aller plus loin…
Je vous invite simplement à découvrir Terres Rouges Bénin, à vous intéresser à son histoire, aux défis auxquels elle fait face et à ses réussites. S’informer, c’est déjà changer son regard. Et des initiatives comme celle-ci méritent d’être connues et partagées, rien que leur donner de l’attention, c’est déjà pas mal.