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26 février 2026
« Partout dans le monde, les petit·es agriculteur·rices peinent à vivre dignement de leur travail. »
Entretien avec Bram Jacobs (36) ancien Expert Junior en Ouganda
En 2017, Bram Jacobs, biologiste de formation, a commencé à travailler comme Expert Junior pour Broederlijk Delen en Ouganda. Il avait alors 28 ans et a travaillé pendant deux ans à Lira, une ville d’environ 250 000 habitant·es située au nord de Kampala. En 2025, huit ans plus tard, il est l’heureux papa de trois enfants et vit avec sa famille à Kampala. Entre-temps, il a poursuivi sa carrière au sein de Broederlijk Delen en tant que directeur pays.
En tant qu’Expert Junior, Bram se concentrait sur l’agriculture agroécologique. Son rôle consistait à accompagner des organisations partenaires ougandaises qui soutiennent les petit·es agriculteur·rices, à rassembler leurs connaissances et à expérimenter ensemble de nouvelles stratégies.
« Je suis arrivé dans un contexte où les familles agricoles devaient souvent survivre avec très peu de moyens et où l’agriculture se transmet de génération en génération. Il ne s’agit donc pas pour nous de “leur expliquer comment cultiver”. Les personnes sur place disposent d’une connaissance approfondie du terrain. »
Si l’agroécologie gagne aujourd’hui en visibilité en Belgique, le concept est loin d’être nouveau en Ouganda. (L’agroécologie consiste à produire une alimentation saine en respectant les écosystèmes, les savoirs locaux et les personnes qui cultivent.)
Comme l’explique Bram: « L’agroécologie n’y est pas un luxe, mais une nécessité : travailler avec la nature, et non contre elle. »
Des parallèles avec la Belgique
Pour Bram, il existe des parallèles évidents entre la vie des agriculteur·rices en Belgique et en Ouganda. Dans les deux pays, elles et ils sont confronté·es à des systèmes qui leur laissent très peu de marge de manœuvre.
« En Belgique, les agriculteur·rices sont pris·es au piège d’un système économique qui les rend trop dépendant·es de l’agro-industrie. Un système qui les pousse à s’agrandir sans cesse, à produire toujours plus, souvent à des prix trop bas. En Ouganda, la dépendance prend une autre forme : elle concerne la pluie, l’accès aux marchés ou encore des infrastructures limitées. Mais le fond du problème est le même : les petit·es agriculteur·rices ont du mal à vivre dignement de leur travail et continuent, tant bien que mal, faute d’alternative. »

Plus qu’un travail, mais aussi une vie de famille
Dès son arrivée à Lira, Bram s’y est senti à l’aise : « D’un point de vue démographique, on pourrait comparer la ville à Gand. Et en termes de dynamique sociale, cela me rappelle Vosselaar, où j’ai grandi. Les gens se connaissent encore, il y a beaucoup de contacts sociaux, on ne peut pas vraiment vivre de manière anonyme. »
Peu après son arrivée, Bram en fait déjà l’expérience. : « Je cherchais le marché et j’ai demandé mon chemin à un passant. Il m’a tout de suite répondu : “Je vais te montrer, suis-moi.” » Pendant vingt minutes, l’homme a marché avec Bram jusqu’au marché. « J’ai trouvé cela extrêmement chaleureux : quelqu’un qui accompagne un·e parfait·e inconnu·e pendant vingt minutes vers un endroit où il n’avait lui-même aucune raison d’aller. »
Il existait une petite communauté de travailleur·ses internationaux·ales à Lira, mais en raison de la taille modeste de la ville, Bram a noué des liens étroits avec ses collègues ougandais·es. « On est entraîné dans le tissu social : invitations à des mariages, à des funérailles, à des anniversaires. Cela fait partie du quotidien et cela donne vraiment le sentiment de faire partie de la communauté. »
Cet ancrage social s’est encore renforcé lorsqu’il a rencontré sa future épouse, Stella, lors d’un festival à Jinja. Ils ont aujourd’hui trois enfants ensemble. « Cela a évidemment marqué un tournant dans ma vie. Je ne suis pas venu en Ouganda uniquement comme professionnel : j’y ai aussi fondé une famille. »

Une période d’apprentissage intensif
Bram décrit sa période d’Expert Junior comme une période d’apprentissage intensive : sur l’agriculture, sur le vivre-ensemble, mais aussi sur lui-même.
« En tant que junior, on n’a pas encore une grande expérience, mais c’est aussi une force. On est ouvert, on absorbe tout. On fait parfois des erreurs, mais cela fait partie du processus. Les organisations partenaires osaient aussi me donner un retour honnête, car un·e Expert·e Junior est un peu moins perçu·e comme étant “totalement intégré·e auprès du bailleur de fonds”. C’était une école idéale. »
Aujourd’hui encore, en tant que directeur pays, Bram tire des enseignements de cette période : « Celles et ceux qui détiennent les ressources financières fixent trop souvent l’agenda. Cette tension persiste. La coopération internationale n’a de sens que si elle part des ambitions de la communauté elle-même, et non de la logique des donateurs. Les partenaires ne devraient pas nous voir uniquement comme des financeurs, mais comme des alliés qui reconnaissent leur expertise. »
Dynamiques de genre et effets secondaires
Une autre leçon importante que Bram a apprise concerne les effets négatifs imprévus que peuvent avoir des programmes pourtant bien intentionnés.
« Pendant de nombreuses années, beaucoup d’ONG ont surtout misé sur le renforcement des femmes, Broederlijk Delen y compris, d’ailleurs. Et c’est justifié : les femmes portent souvent les charges les plus lourdes, tant au sein du ménage que dans les champs. Les recherches montrent aussi que les femmes réinvestissent plus rapidement que les hommes l’argent qu’elles gagnent dans leur famille. Mais l’objectif ne peut pas être de fragiliser les ménages. »
Il décrit des situations dans lesquelles des hommes se sentaient exclus lorsque seules leurs épouses bénéficiaient de formations et de soutien. Ils se sentaient mis à l’écart. « Cela a entraîné des tensions, parfois même une augmentation des violences au sein du couple. Et cela ne profite évidemment pas aux femmes non plus. »
En Ouganda, Broederlijk Delen adopte aujourd’hui une approche différente, en considérant le ménage dans son ensemble. « Nous travaillons avec des couples qui élaborent ensemble un plan pour leur foyer et leur exploitation agricole. De cette manière, les hommes et les femmes se perçoivent comme des partenaires plutôt que comme des rivaux. Et cela fonctionne beaucoup mieux. »

D’ Expert Junior à directeur pays
À la fin de son contrat d’ Expert Junior, Bram est resté encore quelques mois comme conseiller en agroécologie. C’est précisément à ce moment-là que la pandémie de COVID-19 a éclaté. « J’ai dû réfléchir à la prochaine étape, car nous souhaitions vraiment rester en Ouganda avec notre famille. » Après un bref détour comme entrepreneur et chercheur, Bram a posé sa candidature pour le poste de directeur pays chez Broederlijk Delen.
Il a obtenu le poste, ce qui a immédiatement impliqué un changement majeur de responsabilités : il ne s’agissait plus de suivre un seul thème ou une seule région, mais de coordonner l’ensemble du programme en Ouganda. « Tout à coup, on ne s’occupe plus seulement d’agriculture ou de communication avec les organisations agricoles ougandaises, mais de tout : des budgets aux ressources humaines, des relations avec le gouvernement aux contacts avec l’ambassade. »
Il décrit son rôle comme celui d’un bâtisseur de ponts : « Que signifie un indicateur ou un logframe pour quelqu’un qui essaie simplement de produire suffisamment de nourriture ? Et inversement : comment raconter l’histoire d’un·e agriculteur·rice de manière à ce qu’un·e décideur·se politique accepte de l’écouter ? »

Construire un avenir en Ouganda
Après neuf ans en Ouganda, Bram se sent profondément lié à la réalité ougandaise. « Je ne suis plus un observateur extérieur de passage. En même temps, je reste conscient que je serai aussi toujours belge, avec mon propre cadre de référence. Cette position double est parfois inconfortable, mais elle constitue aussi une grande richesse. »
Ses enfants grandissent, eux aussi, avec un double cadre de référence : ougandais et belge. « C’est une richesse que mes enfants grandissent entre deux cultures. Ils parlent plusieurs langues, se sentent chez eux ici, et apprennent dès leur plus jeune âge que le monde est divers. »
Il conclut sur une vision à la fois humble et porteuse d’espoir : « La coopération internationale ne transforme pas le monde du jour au lendemain. Mais en travaillant avec patience, en construisant des relations, en renforçant les familles, on peut réellement faire la différence. C’est ce que j’ai appris à Lira, et i cela me motive encore chaque jour. »