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11 mai 2026
Ukraine : au-delà de la guerre, croire en l’avenir
Interview
Viacheslav Chaus est le Chef de l’administration militaire régionale de Tchernihiv. Ayant travaillé dans les secteurs privé et public, il a accédé à ce poste quelques mois seulement avant que la Russie ne lance son invasion à grande échelle de l’Ukraine, et occupe le poste de gouverneur depuis 2021. Il aborde les défis actuels de la région et sa vision de l’avenir de Tchernihiv : un avenir défini par la prospérité, l’inclusion et des partenariats internationaux solides.
Comment décririez-vous la situation actuelle dans la région de Tchernihiv ? Comment la population s’en sort-elle et quels sont les besoins les plus urgents ?
Nos concitoyen·nes ont fait l’expérience de la vie sans électricité, sans eau, sans chauffage et sans gaz pour la première fois en 2022, lorsqu’une partie de la région a été temporairement occupée par les forces russes. Cela nous a poussés à renforcer nos défenses aériennes, mais, face aux incessantes attaques de missiles et de drones, même les meilleures défenses ne peuvent pas tout faire.
Au cours de l’année écoulée, plus de 24.000 frappes ennemies ont été enregistrées dans notre région. Alors que les frappes durent depuis quatre ans, cet hiver a été marqué par les attaques les plus brutales contre le secteur de l’énergie. La Russie mène aussi délibérément des doubles frappes ciblant les travailleur·euses du secteur de l’énergie en pleine réparation, ce qui rend extrêmement dangereuse la remise en état des infrastructures.
Quoi qu’il en soit, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour éviter que notre population ne subissent trop des températures de -20°C. Nous avons ouvert de nombreux Resilience Hubs et mis tout en œuvre pour apporter un appui aux personnes handicapées et âgées. Les coupures de courant en alternance étant déjà une réalité, notre priorité était de préserver au moins l’accès au chauffage, et c’est précisément à ce niveau que les chaudières mobiles d’Enabel se sont révélées inestimables.
La démographie de la région a évolué : beaucoup de personnes ont fui la guerre, tandis que d’autres sont arrivées en nombre. Comment cette évolution affecte-t-elle les services sociaux ?
Tchernihiv étant la deuxième région d’Ukraine en termes de superficie, mais aussi la moins densément peuplée, l’accès aux services sociaux y a toujours constitué un défi. L’invasion à grande échelle n’a fait qu’aggraver la situation, avec environ 30.000 personnes déplacées en provenance d’autres régions et un nombre croissant de vétérans de guerre parmi nos résident·es. Le maintien de la qualité et de l’accessibilité des soins de santé, de l’éducation et des services administratifs est une priorité partagée par les communautés et à tous les niveaux de gouvernement ; il est dès lors essentiel d’avoir des partenaires solides pour appuyer la capacité institutionnelle.
Selon vous, qu’est-ce qui pourrait inciter les gens à revenir à Tchernihiv et les ancrer dans leurs communautés ?
Tout d’abord la sécurité. Il s’agit ensuite de reconstruire en mieux, en restaurant les logements, les infrastructures énergétiques, les écoles et les établissements de santé. C’est ce qui encouragera les personnes à rester et motivera ceux et celles qui sont partis à revenir. Nous devons également nous assurer que les entreprises restent dans la région et sont désireuses de se développer, créant ainsi des emplois pour nos habitant·es.
Je me réjouis que le gouvernement ukrainien ait mis l’accent sur l’enseignement et la formation professionnels (EFP). À mes yeux, le développement de l’EFP est, pour Tchernihiv en particulier, une garantie vitale que les populations choisiront de rester ici.
Le marché du travail évolue et des initiatives, telles que les politiques actives du marché du travail d’Enabel, ambitionnent une meilleure adéquation entre compétences et besoins du marché. Quelles sont, selon vous, les industries stratégiques pour la reprise et la compétitivité de la région ?
Assurément, la construction, les infrastructures de transport, les logements et les services d’utilité publique. L’agroalimentaire – après tout, nous sommes une région agricole. La transformation du bois, l’industrie légère…, ce sont là les secteurs qui définiront l’avenir de Tchernihiv. Si nous voulons saisir cette opportunité d’avenir, il nous faut doter dès aujourd’hui la jeune génération des compétences adéquates.
Comment voyez-vous l’évolution des opportunités économiques, en particulier pour le secteur privé ?
Lorsque j’ai pris mes fonctions en 2021, attirer des investissements dans la région est devenu ma priorité personnelle. J’étais optimiste : nous avions plusieurs projets communs en cours de développement avec les États baltes. Puis février 2022 est arrivé, et tout s’est arrêté.
Tchernihiv est riche en ressources naturelles, en particulier dans le domaine de l’agriculture. Nous sommes peut-être la région la plus septentrionale limitrophe de l’UE, mais nous sommes aussi l’une des plus proches de Kiev, ce qui joue en notre faveur : la logistique est rapide et la proximité de la capitale favorise le développement. Mais soyons réalistes : lorsque 2.224 drones Shahed pénètrent dans l’espace aérien de la région en un seul mois, l’attrait pour les investisseurs étrangers est proche de zéro.
Ce qui est remarquable, toutefois, c’est que nos entreprises locales se sont montrées particulièrement résistantes, en continuant à réinvestir dans leurs activités. Aucune grande entreprise n’a été entièrement délocalisée de la région, ce qui est assez parlant. De surcroît, nous avons conclu des accords préliminaires avec des entreprises étrangères en vue d’investissements futurs – j’espère que nous pourrons les mettre en œuvre une fois la guerre terminée.
Enabel a entamé ses activités ici en 2024. Comment évaluez-vous ce partenariat ?
J’aimerais que tous les mémorandums de coopération fonctionnent aussi bien que celui que nous avons conclu avec Enabel. L’appui de la Belgique à la résilience énergétique, aux soins de santé et à l’éducation a été cohérent et opportun, et nous lui en témoignons notre reconnaissance.
J’espère qu’un jour, la région de Tchernihiv deviendra elle aussi un partenaire à part entière de nos alliés, qu’elle ne se contentera pas de bénéficier d’un appui, mais qu’elle y contribuera sur un pied d’égalité. J’envisage une relation bilatérale fondée sur des échanges économiques, culturels et éducatifs. Rien que dans les soins de santé, nos médecins ont acquis une expertise inestimable dans des domaines tels que la réadaptation, des connaissances chèrement acquises dont le monde entier pourrait s’inspirer. Ce type de coopération mutuelle est mon rêve. Après celui de la victoire de l’Ukraine, bien entendu.
Au-delà de la guerre, quelle est votre vision de l’avenir de Tchernihiv ?
Si plusieurs scénarios de développement se profilent à l’horizon, le tourisme reste la pierre angulaire de chacun d’entre eux. Avant l’invasion massive, Tchernihiv était une destination de weekend prisée par les habitant·es de Kiev – grâce à son offre de sites historiques, culturels et récréatifs – et je pense que son potentiel n’a pas encore été pleinement exploité.
Je vois également de réelles opportunités dans le secteur des technologies de l’information (IT). Avant l’invasion, Tchernihiv comptait l’un des pôles IT les plus puissants d’Ukraine. Même si de nombreuses personnes sont parties, ce pôle existe toujours et son potentiel de développement est bien présent. Notre région n’a pas de géants industriels et technologiques, et franchement, c’est une bonne chose, car cela nous a permis de préserver un environnement propre.
Tchernihiv est peut-être faiblement peuplée, mais ses habitant·es sont ouvert·es et fiables. Ce sont là des personnes avec lesquelles vous pouvez construire quelque chose de significatif. La chose la plus importante à présent est de mettre un terme à cette guerre – ensemble.
En savoir plus sur nos activités en Ukraine :
Les investissements de la Belgique dans la région de Tchernihiv couvrent les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’énergie. Dans les hôpitaux de Koriukivka et de Pryluky, les services de réadaptation rouvriront bientôt après la reconstruction, tandis qu’à Kyinka, l’école locale a fait l’objet d’une modernisation axée sur l’efficacité énergétique. Des travaux sont également en cours au Centre régional du sang, qui devrait répondre aux normes de l’UE grâce au partenariat d’Enabel avec la Croix-Rouge Flandre. Ces efforts en matière d’infrastructures sont complétés par des programmes de renforcement des capacités destinés aux professionnel·les de santé.
Un autre projet à venir est le pôle Bosch Junior Academy, qui sera mis en place dans deux écoles d’EFP (Enseignement et Formation Professionnels) à Tchernihiv. La formation axée sur les besoins du marché est également au cœur du mécanisme ALMP (politiques actives du marché du travail) — une initiative pilotée par Enabel qui finance des programmes de formation destinés à renforcer la productivité de la main-d’œuvre locale.
Le soutien au système énergétique demeure tout aussi vital : l’hiver dernier, Enabel a fourni à la région 28 chaudières mobiles pour les infrastructures sociales.