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11 mai 2026
Puratos et Enabel : une alliance stratégique qui fait bouger la filière cacao
Interview
Puratos est un groupe mondial belge spécialisé dans le secteur des ingrédients pour la boulangerie, la pâtisserie et le chocolat. Fondé en 1919, il est présent dans plus de 100 pays et réalise près de 3,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Cédric Van Belle, Président du conseil d’administration, revient sur la stratégie cacao du groupe et explique en quoi la durabilité et le partenariat stratégique avec Enabel contribuent à transformer durablement la filière.
La durabilité est au cœur de votre stratégie cacao. Pourquoi est-ce devenu un enjeu central aujourd’hui ?
Chez Puratos, notre stratégie cacao s’inscrit dans une évolution historique. Nous sommes entrés assez tardivement dans le chocolat, en 1989, dans un marché déjà très concurrentiel. Très vite, nous avons choisi de nous orienter vers des chocolats d’origine, issus d’une seule plantation ou en tout cas d’une région spécifique. Mais en apprenant ce métier, nous avons surtout découvert un problème majeur dans la filière d’approvisionnement cacao, particulièrement en Afrique : les agriculteur·rices étaient très mal rémunéré·es et peinaient à vivre de leur activité.
Cela nous a choqués. À la fois sur le plan éthique et sur le plan stratégique. Si les producteurs ne peuvent pas vivre de leur travail, pourquoi transmettraient-ils ce métier à leurs enfants ? À terme, c’est l’avenir même de l’approvisionnement en cacao qui est menacé. Nous avons d’abord exploré les labels existants, mais nous avons constaté qu’ils n’étaient pas parfaits et qu’une partie des primes restait nécessairement dans les structures de gestion.
Nous avons donc décidé de créer notre propre programme, Cacao-Trace, qui repose sur deux piliers. D’une part, l’amélioration de la qualité du cacao. Nous payons aux agriculteur·rices un prix premium par rapport au marché et avons développé une expertise en fermentation et séchage, ce qui permet d’obtenir un cacao de très grande qualité.
D’autre part, le « chocolat bonus ». Nos clients, puisque nous sommes une entreprise B2B, paient 10 centimes supplémentaires par kilo de chocolat Cacao-Trace acheté. Cette somme est reversée à 100 % aux agriculteur·rices via une fondation.
Selon les pays, ce bonus est distribué directement aux agriculteur·rices ou investi dans des projets communautaires : écoles, maternités, châteaux d’eau, kits scolaires. Aujourd’hui, ce bonus représente plus de 3 millions d’euros par an, dont environ 2 millions pour la Côte d’Ivoire. Grâce à ce système, les producteurs bénéficient d’un revenu supplémentaire significatif, tout en améliorant la qualité du cacao. Pour nous, il s’agit d’un véritable modèle gagnant-gagnant : nous obtenons un cacao de meilleure qualité tout en ayant un impact réel sur la vie des communautés agricoles.
En quoi cette approche transforme-t-elle la relation avec les producteurs ?
Investir dans la qualité du cacao change profondément la relation avec les producteurs et productrices. Nous ne sommes plus dans une logique purement transactionnelle, mais dans un partenariat gagnant-gagnant. En rémunérant mieux les agriculteur·rices pour des fèves de qualité et en apportant une expertise technique, nous leur permettons d’améliorer leur production et d’accéder à des revenus plus élevés.
Selon les pays, nous travaillons directement avec les producteurs, via nos propres centres de fermentation, ou en collaboration avec des partenaires et des coopératives. Dans certains cas, comme au Vietnam, nous connaissons chaque fermier individuellement. En Afrique, où les chaînes sont plus complexes, nous travaillons davantage avec des coopératives et des partenaires pour garantir la traçabilité et la gestion des projets.
Ce modèle crée une relation à long terme. Les producteurs savent que leur cacao sera acheté à un prix premium, ce qui les incite à investir dans leur exploitation. Pour nous, cela garantit un approvisionnement stable et de qualité. Ce n’est pas de la charité : c’est un modèle économique durable gagnant-gagnant. Cacao-Trace représente aujourd’hui environ un tiers de notre chocolat, avec l’objectif d’atteindre 50 % d’ici 2030 et, à terme, un approvisionnement 100 % durable.
Pourquoi les partenariats public-privé sont-ils indispensables, et comment se répartissent les rôles entre Puratos et Enabel ?
Les partenariats public-privé sont essentiels, car agir seul est souvent plus lent et plus difficile. Dans de nombreux pays, notamment en Afrique, les réalités administratives ou logistiques rendent les projets plus complexes. Des partenaires publics comme Enabel apportent une crédibilité, un réseau institutionnel et une connaissance des contextes locaux que nous n’avons pas toujours.
La complémentarité est claire : Puratos apporte son expertise cacao, sa capacité d’investissement et sa connaissance technique de la filière. Enabel facilite les relations locales, soutient la structuration des coopératives et accélère la mise en œuvre des projets. Cette collaboration est particulièrement importante lorsque nous nous développons dans de nouveaux pays où nous ne disposons pas encore d’équipes locales.
Nous cherchons, par exemple, à diversifier notre approvisionnement au-delà de la Côte d’Ivoire, avec des projets au Congo, au Cameroun ou en Ouganda. Dans ces contextes, le soutien d’un acteur public permet de réduire les risques et d’accélérer les initiatives. C’est cette complémentarité qui garantit le succès des projets.
Quel rôle une entreprise publique comme Enabel peut-elle jouer face aux crises actuelles ?
Les crises climatiques, économiques et géopolitiques fragilisent les chaînes de valeur. Les entreprises doivent à la fois sécuriser leur approvisionnement et investir dans la durabilité. Une entreprise publique peut jouer un rôle clé en facilitant l’accès aux marchés, en mettant en relation les acteurs et en accélérant les projets.
La présence d’équipes locales est particulièrement précieuse. Elles permettent de comprendre les réalités du terrain, de faciliter les contacts et d’assurer le suivi des projets. Dans des contextes complexes, comme certains pays d’Afrique centrale, cette présence est essentielle pour démarrer et maintenir des initiatives durables.
Enabel peut également sensibiliser davantage les entreprises belges aux opportunités offertes en Afrique. Beaucoup ne savent pas toujours ce qu’une entreprise publique comme Enabel peut leur apporter. En mettant en avant des success-stories et en soutenant des projets pilotes, elles peuvent réduire la perception du risque et encourager de nouveaux investissements.
Quel message adresser aux entreprises privées souhaitant investir en Afrique ?
L’Afrique est, pour nous, le continent du futur. Les évolutions démographiques des vingt à trente prochaines années sont claires : ne pas y être serait une erreur stratégique. Chez Puratos, nous travaillons avec une vision à long terme, sur dix, vingt ou trente ans, et l’Afrique s’inscrit pleinement dans notre développement.
Cependant, il faut avancer progressivement et privilégier les partenariats. Démarrer seul est difficile ; nous croyons fermement aux joint-ventures avec des partenaires locaux. C’est ainsi que nous avons développé nos activités dans plusieurs pays africains, avec des partenaires qui connaissent le terrain et facilitent l’intégration.
Au-delà de l’aspect géographique, il y a aussi la dimension durable. Investir dans la durabilité n’est pas de la charité, c’est un choix stratégique. À long terme, durabilité et performance économique se renforcent mutuellement. Les entreprises qui s’engagent aujourd’hui créent des cercles vertueux, sécurisent leurs chaînes de valeur et répondent aux attentes croissantes des clients.
En résumé, il faut voir l’Afrique comme une opportunité à long terme, avancer en partenariat et intégrer la durabilité au cœur de la stratégie. Ceux qui feront ce choix dès maintenant bénéficieront d’un avantage décisif dans les années à venir.